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No 24 -
septembre-novembre, 2005

 

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De courts articles sur des événements d’actualité. Des éclairages, des points de vue. Une certaine manière de «mettre en point de mire» un événement ou une tendance nouvelle.

Génétique récréative, race et liens de parenté* Imprimer
Le développement récent de tests génétiques pour obtenir de l’information au sujet de nos ancêtres constitue l’une des manières notables par laquelle les connaissances en génétique sont présentées au public et utilisées par ce dernier. Ces tests promettent des renseignements génétiques personnels, mais ils sont également utilisés pour établir des liens entre les gens et repérer les personnes au sein de groupes. La commercialisation de ces tests articule de façon diverse, complexe et troublante, la génétique, l’ethnicité et la race.

Catherine Nash**

Tests à vendre sur la filiation génétique

Les développements technoscientifiques de la génétique et les espoirs et préoccupations éthiques qu’ils suscitent ne sont généralement pas associés au terme «récréatif». Les agréments liés aux loisirs, passe-temps et à la détente semblent bien éloignés de l’univers des laboratoires, des instituts de recherche, des centres biomédicaux, des entreprises commerciales et des organismes de régulation de l’univers de la génétique moléculaire. Et pourtant, l’expression «génétique récréative», tirée d’une récente recension des écrits (1), désigne un champ dans lequel une branche de la génétique — la génétique des populations — est appliquée à une quête prisée, celle de la généalogie ou de l’histoire familiale.

La croissance de la généalogie en tant qu’activité populaire dans les pays riches et développés a coïncidé avec le développement de la génétique moléculaire des dernières décennies. La science «révolutionne» la généalogie selon les partisans de l’utilité de la génétique pour la généalogie.

Depuis les cinq dernières années aux États-Unis et au Royaume-Uni, des entreprises vendent des tests génétiques qui offrent aux acheteurs la possibilité d’obtenir des renseignements sur leur origine génétique personnelle. Afin de faire de ces tests des produits de consommation convoités et de créer une culture de «la généalogie génétique», ou encore de «l’anthrogénéalogie» ou de la «génétalogie» (2), la plupart des entreprises présentent leurs services comme étant à la fois une forme de généalogie scientifique et une extension naturelle de la généalogie traditionnelle. Elles font valoir que leurs tests génétiques sont en mesure de surpasser la frustrante dépendance de la généalogie sur des sources documentaires limitées ou inexistantes. Selon elles, leurs tests servent les intérêts «naturels» de leurs clients en les renseignant davantage sur leur histoire familiale personnelle. Leur publicité vise un vaste potentiel de personnes déjà «accro» à la généalogie et insiste dans une large mesure sur l’importance culturelle des origines et de la filiation pour les identités personnelles et collectives, surtout dans des pays tels le Canada et les États-Unis qui ont été fondés par des colons européens et modelés par des vagues successives d’immigration. Une «génomique pour l’intérêt personnel», telle est l’expression récemment employée pour décrire «l’utilisation à des fins personnelles ou récréatives de l’information sur la filiation génétique» (3).

Quelle relation peut-il y avoir entre une telle «utilisation à des fins personnelles ou récréatives des informations issues de la génétique de la filiation» et la notion de la race? Les qualificatifs «personnelle» et «récréative» donnent à penser que «l’information sur la génétique de la filiation» serait purement personnelle, une simple question d’intérêt individuel plutôt que mettant en jeu des identités collectives ou des intérêts de groupe; ou que tout cela relèverait du seul jeu et du plaisir plutôt que de la politique identitaire et des intérêts en découlant. En effet, la promotion des tests génétiques en généalogie s’appuie sur des représentations largement positives de l’histoire familiale.

Cependant, dans ce nouveau développement de la science impulsé par le secteur privé, la génétique, avec sa propre histoire d’autorité scientifique associée aux thèses de l’eugénisme, vient se raccrocher à une série déjà puissante d’idées culturelles et politiques sur le lien, la différenciation et les degrés de lien de parenté. En effet, historiquement, la généalogie a été tout autant une question de différenciation entre les personnes qu’une célébration des liens (4). L’utilisation de l’ascendance tant pour définir un groupe que pour en classer les membres en fonction de généalogies spécifiques a un impact jusqu’au niveau des identités nationales ou ethniques. En effet, ces dernières sont définies et différenciées en comparant d’autres groupes nationaux ou ethniques en fonction d’idées de filiation, voire de culture et de langue communes.

En outre, au cours de l’histoire, la notion de race a impliqué diverses perspectives: l’humanité est-elle mieux représentée par un arbre généalogique de l’espèce humaine ayant des branches raciales distinctes jadis reliées, mais ayant évolué pour devenir biologiquement singulières, ou l’humanité est-elle décrite plus adéquatement en alléguant des origines et lignages raciaux distincts dès le départ? (5) La généalogie implique tout autant des idées sur les origines des êtres humains et leurs différences que sur l’histoire familiale et les sentiments d’identité personnelle.

Donc, quelle part la notion de race occupe-t-elle dans la «génomique récréative»? Comment les relations entre les notions de similarité génétique, d’identité ethnique, d’origine raciale et de lien de parenté sont-elles configurées dans les tentatives de rendre les résultats de ces tests significatifs?

Marqueurs et appariements

Les entreprises doivent s’efforcer de donner un sens à ces tests, les résultats de ces derniers n’ayant pas automatiquement une portée significative. Certes, elles peuvent faire valoir à la fois l’importance culturelle de connaître l’origine de ses ancêtres et la nécessité d’acquérir de nouvelles connaissances sur les gènes comme contribution fondamentale à l’unicité individuelle. Mais elles doivent également travailler dur pour réduire l’écart entre le mode de présentation de l’information sur les ancêtres dans la généalogie conventionnelle et celui de l’information issue de la génétique des populations. Les données utilisées dans la généalogie traditionnelle pour analyser l’histoire familiale sont les dates de naissance, de mariage et de décès des parents. Dans la généalogie génétique, les statistiques utilisées ne sont que des statistiques, des nombres renvoyant à des marqueurs sur des emplacements choisis de segments particuliers de l’ADN du client. Considérées isolément, ces caractéristiques ne signifient à peu près rien. Un client ayant acheté la trousse, effectué un prélèvement par frottis buccal et retourné le tout, reçoit une série de numéros ou de codes correspondant à des marqueurs sur des régions spécifiques de chromosomes sélectionnés. Dans les «approches basées sur le lignage» (6), les régions sélectionnées sont, pour les hommes, le chromosome Y et l’ADN mitochondrial (ou ADNmt), et seulement l’ADNmt pour les femmes. Des régions variables sont examinées pour détecter les formes propres ayant été directement transmises de père en fils dans le cas des tests sur le chromosome Y, et transmises de mère aux enfants dans le cas de l’ADNmt (7). Ainsi que l’expliquent les didacticiels sur les sites Web des entreprises, les mutations qui surviennent au fil du temps dans les chromosomes Y et l’ADNmt sont transmises, si bien que ceux qui partagent le même modèle de marqueurs, ou haplotype, sont réputés comme partageant une ascendance maternelle ou paternelle directe.

Cependant, en soi, une liste de marqueurs codés ne signifie pas encore grand-chose. C’est par un processus de comparaison qu’elle prend tout son sens. Les résultats d’un client sont comparés avec ceux d’autres clients, ou encore on fait des recherches dans des bases de données codées géographiquement ou ethniquement en vue d’apparier leur contenu avec les résultats du client. Dans certains cas, on demande aux clients la permission d’inscrire leurs résultats dans la banque de données de la compagnie et de les offrir aux clients dont les résultats correspondent aux leurs. Des compagnies, telle Family Tree DNA qui se targue d’être la première et la plus populaire entreprise de généalogie génétique, soutiennent que leurs tests génétiques fourniront une information sur «les origines ethniques et géographiques» de leurs clients, mais ce sont toutefois les clients eux-mêmes qui doivent élucider le sens des appariements ainsi identifiés avec leurs «cousins génétiques».

C’est ici même que des questions de liens de parenté surgissent puisque les tests ne sont pas effectués uniquement pour établir les profils génétiques personnels (d’un type limité), mais ils proposent également de fournir de l’information quant à des liens ou similarités génétiques ancestrales avec d’autres personnes. Plusieurs entreprises ont ainsi mis sur pied des forums de discussion sur leur site Web de même que des bases de données que les clients peuvent consulter pour effectuer des recherches sur les personnes au profil génétique leur correspondant et les contacter. Une telle initiative cherche à générer un sentiment de parenté et de lien social significatif entre des personnes partageant un même haplotype alors même qu’en réalité, ce même haplotype est partagé par des millions d’autres personnes. Ces stratégies font donc appel au lien génétique ou biologique dans la compréhension des rapports de parenté, tout en donnant un sens élargi à la notion de parenté.

Les origines ethniques et les pourcentages raciaux

Souvent, les entreprises prétendent aussi qu’elles peuvent même interpréter les résultats des tests pour identifier une ascendance ethnique ou des origines raciales. Par exemple, l’entreprise Family Tree DNA offre également des tests pour «vérifier si votre ascendance est d’origine américaine autochtone ou africaine». Son test de l’ADNmt, explique-t-elle, serait également capable de révéler «à partir des 5 groupes majeurs qui se sont installés dans les Amériques, duquel d’entre eux vous êtes le plus susceptible d’être originaire». Les hommes achètent par exemple des tests portant sur le chromosome Y pour vérifier leur «ascendance Cohanim» juive (8). On obtient les résultats de ces tests en comparant le chromosome Y ou le type d’ADNmt à des marqueurs compilés dans des bases de données par des généticiens des populations, lesquels se penchent sur les variations génétiques chez l’humain afin d’identifier les haplotypes associés à des «populations» spécifiques (9). Or, ces «populations» sont souvent classifiées en des appellations ethniques ou raciales.

Il faut en outre souligner que dans les travaux des généticiens des populations, le chromosome Y ou les modèles d’ADNmt d’un groupe dit culturel sont examinés pour déterminer le haplotype le plus fréquent et, partant, le plus «typique» pour ce groupe. Ce chromosome Y ou ce modèle de l’ADNmt est donc employé pour caractériser l’ascendance génétique du groupe dans son ensemble. Dans les deux cas, l’échantillonnage utilisé permettra de dépister quiconque sera génétiquement atypique du groupe ou encore considéré comme étant génétiquement «mélangé». Il s’agit d’une tentative pour observer les personnes représentatives du groupe avant que les migrations modernes ne résultent en ce que les généticiens qualifient de «mixture» (10). Or, cette démarche évoque des notions de race qui soulèvent des craintes liées à la pureté et aux mélanges qui font tant partie de toute pensée raciale. Cette stratégie d’échantillonnage routinière suggère une géographie pré-moderne des «races» en les imaginant dans leurs contextes naturels.

Cette stratégie pourrait être intentionnelle, ou non, puisque la représentation de la race en génétique des populations et en généalogie génétique est à la fois le résultat des intentions des généticiens et des conséquences involontaires de leurs travaux. Plusieurs généticiens défendent leurs recherches et avancent que la génétique invalide l’idée de races génétiquement distinctes. Simultanément, plusieurs chercheurs engagés dans l’observation des variations génétiques chez l’humain tracent volontiers des frontières au sein de modèles progressifs de variation génétique et ils nommemt ces «populations» d’après la race ou l’ethnicité. Pour certains, ces groupes raciaux ou ethniques forment des entités naturelles; pour d’autres, il s’agit plutôt là de regroupements de toute évidence arbitraires et d’étiquettes pratiques. Dans un cas comme dans l'autre, on laisse néanmoins supposer que les groupes ethniques ou culturels ont un certain fondement naturel en génétique ou que les races existent dans la nature. Même si dans le domaine de la génétique, on discute vigoureusement de la meilleure façon de décrire les variations génétiques (11), il existe une importante branche de la recherche qui est en train de revitaliser les idées relatives à l’existence de groupements raciaux génétiquement identifiables. Les tenants de cette position justifient leur perspective et leur travail en promettant qu’on pourra créer des médicaments racialement adaptés et identifier des modèles de maladies racialement distincts (12). Puisque les tests pour des «histoires génétiques personnalisées» (13) utilisent les banques de données «ethniques» ou «raciales» alimentées par des généticiens des populations, la jonction de l’ethnicité et de la génétique, et la jonction de la race et de la génétique au sein de certaines branches de la génétique des populations, gagne la généalogie populaire.

Par exemple, les tests que l’on offre pour déterminer si les clients ont une ascendance autochtone américaine, africaine ou juive sont basés sur la comparaison de l’échantillon avec une série de marqueurs, lesquels ont été choisis comme étant représentatifs de groupes larges ou plus différenciés. Les clients ayant des marqueurs génétiques correspondant à l’haplotype associé à un groupe en sont alors informés et on leur affirme que cela prouve leur ascendance juive, africaine ou autochtone américaine. Or, comme l’ont soutenu des critiques, ce type de recherche réduit les modes complexes de définition, de négociation et de contestation des identités de groupe, des frontières et des critères d’inclusion à un simple postulat de similarité génétique (14). Les sites Web de compagnies tentent d’expliquer au moins partiellement les complexités statistiques et génétiques des tests, mais on n’encourage pas les clients à questionner le postulat voulant que l’ascendance raciale ou ethnique puisse être adéquatement testée de cette manière.

Non plus que l’on énonce clairement les limites des méthodes utilisées. On peut informer les clients qu’ils ont une filiation africaine paternelle ou maternelle, ou encore leur dire que leurs gènes les relient à un groupe et à une région spécifique, mais on ne les prévient pas du fait que ces résultats dépendent largement de: 1) la qualité de la base de données de l’entreprise (et la résolution, l’étendue géographique, la sélection des échantillons et la délimitation de la «population» échantillonnée dans l’enquête ou les enquêtes qui ont engendré la base de données); 2) le caractère inexact de la science statistique dans la génétique des populations, qui produit des résultats approximatifs avec des niveaux de confiance variés plutôt que les réponses définitives que suggère la mise en marché des tests. Les tests basés sur l’hérédité de l’ADNmt ou du chromosome Y réduisent l’ascendance qui, génétiquement, et du même coup culturellement, influence la perception des origines et de l’ethnicité, à la lignée maternelle ou paternelle directe.

D’autres tests offrent ce qui semble être des explications plus complexes de la filiation, mais avec une mise en équation plus explicite de la race et de la génétique. Un service de test génétique évite cette dépendance à l’égard du lignage direct, mais avec des conséquences semblables, voire plus problématiques encore, pour la généticisation des races. Des tests basés sur «l’analyse bio-géographique de la filiation» (15) sont offerts par DNAPrint genomics Inc. Ces tests sont fondés sur l’utilisation de «marqueurs informatifs de l’ascendance» dont la répartition, soutient-on, reflète des «groupes de population» ou des «races» différents. Ces marqueurs sont ensuite utilisés pour déterminer «l’ascendance bio-géographique» (ABG) du client:

«Les estimés de l’ABG peuvent également être compris comme des proportions de mélanges individuelles prenant la forme d’une série de pourcentages totalisant 100%. Par exemple, on pourrait retrouver chez une personne: 75% d’ascendance européenne; 15% d’africaine; 10% d’autochtone américaine, ou bien on pourrait lui trouver une ascendance à 100% européenne.» (16)

Or, un test pour estimer les proportions «d’asiatique de l’Est», «d’autochtone américain», «d’européen» et d’ascendance africaine dans le profil génétique d’un client, reproduit les vieilles typologies raciales des races continentales, même si ce sont des tentatives pour démêler les effets de la «mixture» (10,17). Comme ces «marqueurs informatifs de l’ascendance» découlent de la comparaison de la génétique des individus réputés avoir une filiation «non mélangée», DNAPrint genomics utilise la génétique d’individus «purs» pour identifier les ingrédients du «mélange» et, ce faisant, elle déforme la divergence génétique due à la distance géographique en la représentant comme des différences entre des «populations» génétiquement distinctes et originelles. Comme c’est le cas pour d’autres, de nouveaux termes tels «l’ascendance bio-géographique» ou «la population bio-géographique» peuvent indirectement coder ou «racialiser», ou se faire passer pour des versions nouvelles et apparemment éclairées de la notion de race, bien qu’elles soient chargées de perspectives anciennes à l’égard des différences humaines.

Même si on voulait accorder à la science l’autorité de prouver ou de réfuter une catégorie telle que celle de race, l’affirmation bien connue de quelques généticiens selon laquelle «la génétique réfute l’idée de race» semble faible à la lumière du rétablissement de vieilles catégories raciales auquel d'autres procèdent. Historiquement, les gens vivant en étroite proximité sont davantage susceptibles d’être parents entre eux que de l’être avec ceux dont ils sont très éloignés, de sorte que ces groupes bio-culturels sont à la fois généalogiquement reliés et culturellement définis dans les limites de gradients de la différence génétique. Mais en tirant un trait d’égalité entre culture, race et similarité génétique, et en évoquant des idées au sujet d’une pureté génétique originelle et d’un mélange moderne, on risque d’alimenter les commentaires quant aux antipathies «inévitables» résultant de modèles «contre nature» de la migration moderne. Cela étoffe l’idée que les groupes culturels équivalent à des affinités «naturelles» qui elles-mêmes équivalent à une similarité biologique ou génétique. L’allégation à l’effet que «la génétique réfute l’idée de race» semble encore moins adéquate au vu des manœuvres effectuées par certaines compagnies pharmaceutiques pour offrir aux clients des profils génétiques en termes de pourcentage pour différentes ascendances «bio-géographiques» tracées en fonction de vieilles catégories raciales.

La guérison par la génétique

Mon inquiétude quant à l’usage de la génétique en généalogie n’est pas seulement liée aux façons les plus évidentes par lesquelles l’ethnicité, la race et la génétique sont mises en corrélation. Je suis également préoccupée par la façon dont on utilise la notion de race dans la mise en marché des tests génétiques, y compris par ceux-là mêmes qui se font fort d’affirmer qu’«il n’y a aucune base génétique pour l’ethnicité ou la race» (18). Les débats au sujet de la possibilité et de la légitimité d’explorer la génétique des «races» dans la génétique des populations humaines se réflètent également dans diverses perspectives au sein de la généalogie généticisée. Certes, ceux qui sont impliqués et qui épousent une perspective libérale et anti-raciste se distancient des thèses et pratiques eugéniques de la génétique et réaffirment la réfutation génétique des races. Mais ils sont également susceptibles d’utiliser les histoires d’esclavage et de déportation lorsqu’ils commercialisent des services qu’ils présentent alors comme un moyen de restaurer la connaissance perdue des origines de ceux dont l’esclavage a anéanti l’histoire ancestrale. Au Royaume-Uni et aux États-Unis, des entreprises ont directement fait appel à ceux pour qui la connaissance de la région d’origine de leurs ancêtres esclaves d’Afrique est fortement significative dans le cadre des projets de redressement historique et culturel (19). Le test sur les origines génétiques est alors présenté comme une façon de compenser le traumatisme de la perte et de la déportation. L’importance de ce phénomène pour les personnes directement impliquées rend difficile la critique d’un tel développement. L’importance politique de la reconnaissance de l’esclavage et du racisme dans l’histoire, de même qu’une culture publique de particularisme ethnique, de diversité multiculturelle et de reconnaissance des affiliations de la diaspora, protègent efficacement de la critique les compagnies offrant des tests génétiques pour la localisation de l’ascendance africaine, et soutiennent aussi le développement plus large de la généalogie génétique.

Néanmoins, les conséquences et limites de ce phénomène sont débattues par les consommateurs et les universitaires (20). Quels sont les effets des résultats des tests sur les identités individuelles ou collectives? Comment confirment-ils ou perturbent-ils les sentiments existants de différence et de relation? De quelles façons leur développement reflète-t-il et influence-t-il les configurations particulières de l’ethnicité, de la race et de la nation en différents lieux? Qui en vient à décider de la pertinence explicative ou non de la génétique lorsqu’elle touche les identités de groupe? (21) Jusqu’à quel point les associations apparemment bénignes révélées par les tests sur l’ascendance génétique vont-elles trouver écho et donner crédit à l’usage de ces tests pour déterminer l’ascendance ethnique ou les pourcentages d’ascendance raciale dans des causes juridiques relatives à l’appartenance à un groupe ou à la génétique légale? Comment, dans différents contextes, le langage des origines génétiques et de la différence génétique pourrait-il alimenter les idées de l’existence de nations naturelles d’une lignée commune et d’une immigration «non-naturelle»? La place de la notion de race dans tout cela n’est ni statique, ni stable. Les idées à l’égard de la différence raciale s’incarnent de diverses manières dans ce domaine — tantôt délibérément évitées, tantôt évoquées involontairement, ou au contraire consciemment affirmées. Ces idées se rattachent diversement aux notions de différence biologique ou génétique, et cela avec des effets sociaux et politiques divers. Pour certains, la généalogie génétique peut offrir le plaisir de découvrir des relations génétiques qui s’étendent sur des millénaires et des kilomètres, mais pour d’autres, elle implique également des conséquences profondes sur leurs perceptions d’identité partagée et d’appartenance au groupe. Ces questions suggèrent que si la généalogie génétique est récréative, alors il s’agit là d’un jeu sérieux.

*Traduit de l’anglais par François Fournier. La version originale de l’article est publiée dans la section Archives sous le titre “Recreational genetics”, race and relatedness.

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Catherine Nash est maître de conférences en géographie humaine au Département de géographie de Queen Mary, University of London. Son domaine de recherche se situe en géographie culturelle féministe et elle s’intéresse, en particulier, aux questions relatives à l’incarnation, à l’identité et à l’appartenance. Elle a obtenu une bourse de l’Economic and Social Research Council (RES-000-27-0045) pour mener une recherche actuellement en cours, «Généalogie et génétique: la géographie culturelle des liens de parenté».

Références

(1) Shriver MD, Kittles RA. «Genetic ancestry and the search for personalized genetic histories». Nature Reviews Genetics 2004; 5: 611-618, 615.

(2) Smolenyak M, Turner A. Trace your Roots with DNA. New York: Rodale Books, 2005. Voir Genetealogy.com [En ligne]. http://www.genetealogy.com/ (Consulté le 2 novembre 2005).

(3) Shriver MD, Kittles RA. op. cit. supra note 1, p. 615.

(4) Je commente les relations entre la généalogie populaire et l’identité en utilisant le cas de l’intérêt porté aux «racines irlandaises» dans Nash C. “Genealogical identities”. Environment and Planning D: Society and Space 2002; 20: 27-52.

(5) Marks J. Human Biodiversity: Genes, Race and History. New York: Aldine De Gruyter, 1995.

(6) Shriver MD, Kittles RA. op. cit. supra note 1, pp. 611-612.

(7) Les hommes peuvent explorer la lignée à la fois maternelle et paternelle avec les tests de l’ADNmt et du Y-ADN. Les femmes portant deux chromosomes X plutôt que les chromosomes X et Y des hommes, ne peuvent que pister la lignée maternelle, mais on les encourage parfois à retourner vers la lignée paternelle et à faire passer un test à leur père ou à un frère, bien qu’elles n’héritent pas en fait, dans ce cas, du chromosome recherché.

(8) Family Tree DNA [En ligne]. http://www.familytreedna.com/description.html. (Consulé le 2 novembre 2005). Le test pour «l’ascendance Cohanim» est basé sur une étude qui affirmait avoir identifié un type chromosomique Y prédominant (à 54%) parmi les hommes juifs dont le nom de famille est Cohen et qui a ensuite été sélectionné comme type de ce groupe. Voir Marks J. «We’re going to tell these people who they really are: Science and relatedness». In: Franklin S, McKinnon S (eds). Relative Values: Reconfiguring Kinship. Berkeley, Durham, NC: Duke University Press, 2001, p. 370, pour une discussion sur les écueils conceptuels et méthodologiques de cette recherche.

(9) Dès que les généticiens ont identifié des marqueurs spécifiques et publié les cartes de leur distribution, cette information est ensuite disponible publiquement. Les entreprises de généalogie génétique, travaillant souvent de concert avec les généticiens des populations, peuvent ensuite créer des bases de données sur des marqueurs et leurs géographies, de même que leurs relations à des groupes nommément désignés; les résultats de leurs clients peuvent alors y être comparés. En parallèle, la communauté scientifique internationale s’efforce de développer des nomenclatures standards pour les marqueurs et leurs relations phylogéniques. Voir Y Chromosome Consortium. «A nomenclature system for the tree of the human Y-chromosomal binary haplogroups». Genome Research 2002; 12: 339-348.

(10) NDT: L’auteure utilise le terme anglais «admixture».

(11) Pour un examen des perspectives actuelles dans le domaine de la génétique des populations, voir
Bamshad M, Wooding S, Salisbury BA, Claiborne SJ. «Deconstructing the relationship between race and genetics». Nature Reviews Genetics 2004; 5: 598-609. Pour des commentaires critiques sur une récente prétention à l’effet que les différences raciales seraient génétiquement identifiables, voir Social Science Research Courncil. Is Race “Real”? A web forum organised by the Social Science Research Council [En ligne]. http://raceandgenomics.ssrc.org/ (Consulté le 2 novembre 2005).

(12) Duster T. «Race and Reification in Science». Science 2005; 307: 1050-1051.

(13) Shriver MD, Kittles RA. op. cit. supra note 1.

(14) Marks J. op. cit. supra note 5, pp. 355-383.

(15) Shriver MD, Kittles RA. op. cit. supra note 1, pp. 611-612.

(16) DNAPrint genomics Inc. [En ligne]. http://www.ancestrybydna.com/welcome/faq/#q1 (Consulté le 2 novembre 2005).

(17) Bolnick DA. «Showing Who They Really Are»: Commercial Ventures in Genetic Genealogy [En ligne]. Paper presented at the American Anthropological Association Annual Meeting, November 22, 2003. http://shrn.stanford.edu/workshops/revisitingrace/Bolnick2003.doc (Consulté le 2 novembre 2005).

(18) Oxford Ancestors. Frequently Asked Questions: Can a DNA analysis identify my racial or ethnic background? [En ligne]. http://www.oxfordancestors.com/faqs.htm#2 (Consulté le 2 novembre 2005).

(19) Je discute plus à fond de l’appropriation des notions de féminité maternelle et de masculinité paternelle de même que de la notion de reconquête culturelle par la génétique généalogique commerciale dans Nash C. «Genetic Kinship». Cultural Studies 2004; 18: 1-33.

(20) Voir Elliott C, Brodwin P. «Identity and genetic ancestry tracing». British Medical Journal 2002; 325: 1469-71; TallBear K. «Native American DNA: race, and the search for origins in molecular anthropology». Science, Technology and Human Values (à paraître); Tutton R. «They want to know where they came from: population genetics, identity, and family genealogy». New Genetics and Society 2004; 23 (1): 105-120; et le numéro spécial de Developing World Bioethics 2003, volume 3.

(21) Paul Brodwin explore cette importante question éthique dans Brodwin P. «Genetics, identity, and the anthropology of essentialism». Anthropological Quarterly 2002; 75: 323-330.

 
 

 

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