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No 24 -
septembre-novembre, 2005

 

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De courts articles sur des événements d’actualité. Des éclairages, des points de vue. Une certaine manière de «mettre en point de mire» un événement ou une tendance nouvelle.

Compréhension publique des notions de race et de génétique: un aperçu des résultats d’une récente recherche au Royaume-Uni* Imprimer
De quelle manière le public comprend-il et perçoit-il la notion de race face à la génétique? Comment un individu appréhende-t-il des concepts tels que «la biologie», «l’hérédité», «les gènes», «le sang» lorsqu’il est invité à s’exprimer sur son identité raciale? L’auteure présente ici brièvement les résultats de sa recherche sur ce sujet.

Katharine Tyler**

Anthropologues et sociologues spécialistes du concept de «race» ont mis en lumière l’importance des hypothèses et des pratiques qui, aujourd’hui encore, reposent sur l’idée de l’existence des races (1-2). Pourtant, ces experts s’entendent pour affirmer que la notion de race est une construction sociale qui a sa source dans le mouvement d’expansion et de colonialisme européen initié au XIVe siècle. Depuis lors, la signification du concept de race et la manière dont ce concept définit et distingue des populations les unes des autres ont varié. Alors que la perception quotidienne des similitudes et des différences humaines en fonction du concept de race varie selon le contexte historique, anthropologues et sociologues admettent que l’idée de «race» fait référence aux concepts de «biologie», de «l’hérédité», de «nature» et de «phénotype» (c’est-à-dire, la couleur de la peau, le type de cheveux, les traits du visage, la forme du corps, etc.). Il est également reconnu que l’idée selon laquelle il existe des différences «naturelles» permettant de délimiter des groupes distincts d’êtres humains est associée aux différences culturelles entre diverses populations, par exemple la religion, la langue, l’organisation et la composition des familles, etc.

Même s’il existe des controverses à cet égard, la plupart des généticiens sont aujourd’hui d’avis que les variations génétiques entre individus au sein d’un même groupe ou d’une même population identifiée en termes de race sont tout aussi nombreuses qu’entre individus appartenant à des populations ou des groupes racialisés différents (3-4). Ainsi, un consensus scientifique émergeant prône l’absence d’une base biologique qui légitimerait l’existence des races. Toutefois, on constate que, dans le domaine public, l’utilisation de catégories raciales pour expliquer les différences humaines ne cesse d’augmenter, favorisant ainsi le renforcement de cette notion. À cet égard, on notera, par exemple, que certaines entreprises pharmaceutiques testent actuellement des médicaments prétendument adaptés à un marché «ethnique», tel que constitué par les hommes de «race» noire souffrant de problèmes cardiaques (5).

C’est en raison de ces développements que nous avons participé à un large projet de recherche européen rassemblant sept pays et intitulé The Public Understanding of Genetics: a cross cultural and ethnographic study of the ‘new genetics’ and social identity (6). Le but de notre recherche était principalement d’examiner l’impact des conceptions scientifiques en matière de génétique sur la compréhension qu’un public non-initié se fait du concept de race lorsque celui-ci est lié aux perceptions quotidiennes des concepts de «biologie» et de transmission de caractéristiques physiques et culturelles entre générations (7).

Cette recherche s’est effectuée sur le terrain pendant près de douze mois (c’est-à-dire du mois de mai 2002 au mois de mai 2003) et a constitué l’un des volets du projet européen mentionné ci-dessus. Nous nous sommes principalement (mais non pas exclusivement) concentré sur la manière dont les membres de familles mixtes (ou «racialement mélangées») résidant dans une ville britannique comprenaient les notions de «sang», de «biologie», de «gènes» et d’«hérédité» lorsqu’ils étaient invités à s’exprimer sur leur identité raciale (8-9).

La recherche portant sur le concept de race et la génétique a démontré que les mélanges entre groupes humains racialisés ont toujours existé, rendant ainsi, jusqu’à un certain point, tous les êtres humains «mélangés racialement». Dans le cadre de notre recherche, nous n’avons pas eu besoin de soumettre les participants à un test d’ADN pour prouver la mixité de leurs origines et de leurs identités raciales. En réalité, suivant ainsi les conceptions populaires qui entourent la notion de race, nous avons choisi des membres appartenant à la première génération de familles mixtes. Ainsi, les participants ont été les parents d’enfants dotés de caractéristiques raciales différentes de celles de leurs parents ainsi que les enfants de parents reconnus comme étant de races différentes. Le choix de concentrer notre recherche sur les perceptions des membres de familles mixtes a été motivé par les résultats d’études empiriques en sciences sociales impliquant des familles mixtes au Royaume-Uni et démontrant que les perceptions portant sur les liens de parenté ou les affinités qui unissent des proches (10), la race et la transmission des caractéristiques physiques et culturelles sont capitales dans la compréhension des processus d’élaboration des identités raciales mixtes.

Résultats ethnographiques en matière de race et de génétique

Les résultats brièvement présentés ci-dessous sont le fruit d’entretiens semi-dirigés avec les participants.

En premier lieu, lorsque des questions directes sur le concept de race et ses liens avec la génétique et la science ont été posées aux participants, ces derniers ont déclaré n’avoir aucune connaissance dans ce domaine. Par exemple, à la question de savoir ce qu’ils pensaient des constats émanant des généticiens selon lesquels le concept de race n’a aucun fondement biologique, une réponse commune des participants a été de nous conseiller de consulter un «expert» en la matière (tel un scientifique). Dès lors, l’une des premières conclusions que l’on peut d’emblée tirer de notre recherche est que les participants manquaient manifestement d’informations en ce qui concerne les débats scientifiques qui entourent la notion de race et la génétique.

Cela ne signifie toutefois pas que les participants n’avaient absolument aucun avis à exprimer sur les concepts de biologie et de race. En effet, lorsque les questions posées ont concerné leurs perceptions de certaines caractéristiques susceptibles d’être transmises aux enfants ou héritées par ces derniers, par exemple «par le sang» et/ou par l’éducation, les participants avaient beaucoup à dire sur la race, la biologie, la transmission de certaines caractéristiques au cours des générations et l’identité. À cet égard, les personnes interrogées ont longuement parlé du métissage de leur enfant et/ou de leurs propres expériences sur la façon dont ils avaient grandi et évolué. Ce faisant, les participants ont fréquemment combiné des éléments liés aux influences culturelles avec des éléments propres à l’hérédité biologique, si bien qu’il est difficile de distinguer clairement les frontières de ce qu’ils considèrent comme relevant de la biologie par opposition à ce qui relève de la culture. Par exemple, les enfants de race mixte issus d’un couple asiatique et des Caraïbes ont été décrits comme ayant en eux à la fois du «sang» et une «culture» asiatique, africaine et caraïbe et donc en des termes qui laissent penser que culture et biologie sont interchangeables.

Notre recherche a également mis en lumière le fait que les liens génétiques ne sont pas toujours d’une importance primordiale dans la création ou le maintien des liens de parenté ou des affinités qui unissent des proches (10). Ainsi, par exemple, certains parents d’enfants métissés ont vécu le rejet et l’exclusion de la part des membres de leur famille, en particulier de leur père et mère, lorsqu’ils ont franchi les frontières raciales en débutant une relation avec un époux, un amant, des amis ou un voisinage de race différente. Les participants ont perçu les auteurs de ce type de rejet comme des personnes racistes et les liens de parenté — le plus souvent des liens de naissance et génétiques — avec ces membres de leur propre famille s’en sont trouvés altérés.

Un autre volet de cette recherche a consisté à examiner les perceptions des participants sur un événement médiatisé qui a eu lieu au cours de la recherche sur le terrain, c’est-à-dire la mise au monde de jumeaux «noirs» par une mère «blanche» à la suite d’une erreur lors d’une fécondation in vitro effectuée dans une clinique de fertilité britannique. À cet égard, un thème récurrent dans les réactions des participants sur ce sujet a été l’idée qu’il n’y avait rien de nouveau pour les parents dans le fait de donner naissance à des enfants dont la peau était plus claire ou plus foncée que la leur. Les participants avaient déjà entendu parler de plusieurs événements semblables dans lesquels toutefois, les technologies de procréation assistée comme la fécondation in vitro n’étaient pas en cause. D’un côté, l’insistance des participants sur la réapparition de traits raciaux au cours des générations rejoint la position des généticiens selon laquelle les représentants de groupes raciaux différents sont dans une certaine mesure génétiquement liés les uns aux autres. D’un autre côté toutefois, il peut également être soutenu que les perceptions des participants sur cet événement confortent l’existence d’une opposition noir/blanc puisqu’elles impliquent l’existence d’une «essence raciale» dans le corps humain qui est latente mais susceptible de réapparaître au cours des générations.

Conclusion

Cette recherche démontre comment des perceptions quotidiennes sur des concepts tels que «la biologie», «le sang», «les gènes», «la culture» peuvent à la fois miner mais aussi renforcer l’idée de l’existence des races et, du même coup, le racisme.

En effet, la notion de race est remise en cause par les propos et l’expérience des personnes de race mixte eu égard à la manière complexe dont ils appréhendent leur identité généalogique et les caractéristiques qui leur sont transmises ou qu’ils transmettent dans ce contexte. Mais, parallèlement, il n’en demeure pas moins que les perceptions des différences raciales qui associent la couleur de la peau à une lignée génétique «seulement blanche» ou «seulement noire» continuent de structurer et de façonner la vie des participants. À cet égard, les membres de familles mixtes ont souvent été identifiés par des étrangers comme des personnes «seulement» noires, blanches ou asiatiques, selon leur apparence physique (par exemple, la couleur de leur peau). De telles catégorisations portent atteinte aux descriptions complexes que les personnes peuvent faire d’elles-mêmes et qui offrent une manière d’être dans ce monde qui va au-delà de catégories et d’une pensée raciales

*Traduit de l’anglais par Thierry Hurlimann. La version originale de l’article est publiée dans la section Archives sous le titre A summary of findings of a project that examined public understandings of race and genetics in the UK.

**Katharine Tyler est Maître de Conférence à l’Université de Surrey (Race and Ethnicity Studies, Department of Sociology), UK. Elle a publié plusieurs articles sur l’ethnicité blanche, le racisme en milieu rural, la généalogie et les caractéristiques des identités propres aux races mixtes. Katharine a dirigé la recherche à laquelle cet article fait référence lors de son post-doctorat à l’Université de Manchester (Department of Social Anthropology), où elle a également obtenu son doctorat. Katharine Tyler tient à remercier Jeanette Edwards et Peter Wade pour leur soutien intellectuel et leurs encouragements dans le cadre de la recherche auquel cet article fait référence.

Références

(1) Pour une analyse de cette approche, voir Goldberg D. Racist Culture: Philosophy and the Politics of Meaning. Oxford: Blackwell, 1993.

(2) Pour une analyse de cette approche, voir Wade P. Race, Nature and Culture: An Anthropological Perspective. London: Pluto Press, 2002.

(3) Pour une analyse des aspects génétiques, voir Brown RA, Armelagos GJ. «Apportionment of racial diversity: a review». Evolutionary Anthropology 2001; 10: 34-40.

(4) Pour une analyse des aspects génétiques, voir Condit CM, Parrott R, Harris TM. «Lay understanding of the relationship between race and genetics: development of a collectivized knowledge through shared discourse». Public Understanding of Science 2002; 11: 373-387.

(5) Voir les «pamphlets» qui résument les résultats de l’ensemble du projet européen dans lequel est intégrée la recherche présentée dans cet article [En ligne]. http://les1.man.ac.uk/sa/pug/pamphlets.htm (Consulté le 25 octobre 2005).

(6) European Commission Fifth Framework Programme: Quality of Life and Management of Living Resources [En ligne]. Contract number: QLG7-CT-2001-01668. Le projet a été dirigé par Jeanette Edwards, Université de Manchester (Department of Social Anthropology). http://les1.man.ac.uk/sa/pug/index.htm (Consulté le 25 octobre 2005).

(7) NDT: dans la version originale, l’auteure utilise les termes de inheritance et descent pour décrire ce que nous avons traduit par «héritage et transmission de caractéristiques physiques et culturelles au cours des générations». Ces termes n’ont pas d’équivalents appropriés en français dans ce contexte. L’auteure explique que le terme inheritance implique la transmission et l’acquisition de caractéristiques non seulement physiques, mais également culturelles et éducationnelles entre générations. Le terme descent quant à lui décrit également la transmission généalogique de caractéristiques tant physiques que culturelles, mais met l’accent sur une transmission ancestrale, temporelle, historique et linéaire.

(8) Tyler K. Workpackage 4: Public Understandings of Race and Genetics [En ligne]. Research Report D4.3 (m24) presented to the European Commission, 2004. http://les1.man.ac.uk/sa/pug/wp4.htm (Consulté le 25 octobre 2005).

(9) Tyler K. «The genealogical imagination: the inheritance of interracial identities». The Sociological Review 2005; 53(3): 475-494.

(10) NDT: l’auteure utilise ici le terme kinship qui inclut aussi bien les liens de parenté que des liens spirituels (amitié, voisinage, et autres affinités).

 
 

 

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