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Christophe Boëte*
En janvier 2006, c’est à l’unanimité qu’un jury de producteurs de coton de la région de Sikasso (Mali) s’est prononcé contre l’introduction d’organismes génétiquement modifiés (OGM) dans leur pays. Cet exercice de démocratie participative baptisé «Espace Citoyen d’Interpellation Démocratique» (ECID) s’est déroulé à la demande de l’assemblée générale de Sikasso afin d’obtenir l’opinion de producteurs de coton sur l’introduction des OGM dans l’agriculture au Mali (1). Quel serait le résultat d’une telle démarche si la question ne portait pas sur des semences agricoles, mais sur le lâcher de moustiques transgéniques, un hypothétique futur moyen de lutte contre le paludisme?
L’enjeu est aujourd’hui fondamental, puisque la situation en matière de paludisme est loin de s’améliorer: la mortalité a plus que doublé au cours des vingt dernières années, à la fois du fait de facteurs biologiques (résistance aux médicaments, par exemple), mais également de facteurs politiques et socio-économiques dus notamment aux mesures de rigueur budgétaire et les réformes des services publics dictés par les plans d'ajustement structurel du FMI (2). De plus, sans intervention efficace, on estime que le nombre de victimes doublera à nouveau dans les vingt prochaines années. Il apparaît donc urgent de prendre toutes les mesures susceptibles d’enrayer la propagation de cette maladie qui sévit principalement dans les pays en voie de développement.
À côté des outils de prévention et de traitement dont nous disposons d’ores et déjà (amélioration de l’habitat, traitement adéquat, moustiquaires imprégnées, etc.), de nombreux chercheurs explorent de nouvelles pistes. Parmi celles-ci, il en est une dont la presse s’est récemment fait l’écho à nouveau: les moustiques transgéniques.
Combattre le paludisme à l’aide de moustiques génétiquement modifiés
Des chercheurs espèrent en effet créer des moustiques génétiquement modifiés capables de tuer les parasites du paludisme et, en particulier, Plasmodium falciparum, l’espèce considérée comme la plus dangereuse parmi celles pouvant infecter l’homme, ceci afin d’enrayer la transmission et la propagation de la maladie. L’objectif n’est pas ici de supprimer les moustiques vecteurs du paludisme, mais de remplacer tout ou partie de la population vectrice de la maladie par des moustiques qui, en raison des modifications génétiques apportées, ne devraient plus transmettre le parasite.
Quant à la méthode qui permettrait d’atteindre ce but, elle a été planifiée par un petit groupe de biologistes moléculaires lors d’une réunion qui a eu lieu au début des années 90 à Tucson (Arizona, USA) (3). Elle se base sur un programme ambitieux qui fait la part belle à la technologie et ne semble pas prendre en compte toute la mesure des aspects écologiques, évolutifs et épidémiologiques de l’entreprise. Le plan se déroule en trois actes:
- modifier génétiquement et de manière stable des moustiques vecteurs du genre Anopheles;
- modifier génétiquement un moustique de manière à ce qu’il soit résistant au parasite Plasmodium et ne puisse donc plus en être le vecteur;
- et enfin, comprendre comment provoquer et maîtriser la propagation de cette résistance à Plasmodium dans les populations naturelles.
À ce jour, on est parvenu à franchir les deux premières étapes, mais dans une certaine mesure seulement. En effet, si la transformation stable a été réalisée et un moustique résistant à un Plasmodium a été créé, la résistance de ce dernier se limite au parasite Plasmodium berghei, un parasite de rongeur qui n’affecte pas l’homme.
Quant à l’étape de la propagation, condition nécessaire, mais insuffisante pour assurer le succès de cette méthode, elle reste problématique aujourd’hui. En effet, une étude récente publiée par une équipe américaine a démontré que même dans des conditions artificielles extrêmement favorables, il semble difficile d’envahir toute la population de moustiques visée avec la modification génétique qui est responsable de la résistance au parasite (4).
Enfin, comme nous le verrons plus loin, les aspects épidémiologiques et évolutifs laissent souvent perplexe, compte tenu des multiples écueils qu’il faudrait éviter (5,6).
Des questions encore sans réponse… et un succès incertain
Ainsi, si l'utilisation potentielle des moustiques transgéniques pour combattre le paludisme est envisagée par certains scientifiques, l’efficacité de ce moyen de lutte reste aujourd'hui très incertaine. Il est dès lors essentiel que les chercheurs impliqués dans ce type de recherche n’exploitent pas les espoirs basés sur une hypothétique solution qu’ils présentent avec un optimisme excessif, voire délirant (7).
S’ils devraient éviter de telles envolées optimistes en faveur du progrès technologique, les chercheurs devraient également éviter d’exploiter certaines craintes pour obtenir des fonds plus importants encore pour financer et justifier leurs recherches sur les moustiques transgéniques. C’est pourtant l’impression donnée lorsqu’ils mettent en avant le risque éventuel d’apparition de souches parasitaires plus virulentes que celles existant actuellement, ou pire, d’une hypothétique transmission de virus jusqu’alors non transmis par les moustiques. En effet, que sait-on sur ces points sensibles? Strictement rien. À l’heure actuelle, on ne sait pas, par exemple, si l’introduction d’une résistance génétique à Plasmodium falciparum pourrait provoquer la sélection de parasites plus virulents pour l’homme (8). Au contraire, il est parfaitement envisageable que la sélection s’effectue en faveur d’une souche plus virulente vis-à-vis le moustique lui-même, ce qui en réalité, renforcerait l’efficacité d’un programme de lutte antipaludique à base de moustiques transgéniques.
En bref, on sait peu de choses sur les conséquences potentielles de l’utilisation des moustiques transgéniques et il s’agit tout d’abord de se poser des questions relativement simples afin de savoir si cette méthode peut être valable: la résistance au parasite pourra-t-elle se propager dans les populations naturelles de moustiques? Dans quelles conditions? Quel sera l’effet de cette résistance sur l’épidémiologie de l’espèce plasmodiale principalement visée (Plasmodium falciparum), mais aussi sur celle des espèces mineures (9)? Les mécanismes de l’évolution ne sélectionneront-ils pas des souches de parasites capables d’échapper à cette résistance du moustique? Si une telle sélection devait intervenir, la situation pourrait être semblable à celle qui a été provoquée au cours des années 1950/1960 lors du programme d’éradication du paludisme à l’aide d’une utilisation massive du DDT. En effet, ce programme a conduit à la sélection d’une résistance au DTT chez les moustiques vecteurs et s’est soldé par un échec. Malgré cela, très peu de travaux se sont penchés, jusqu’à ce jour, sur l’impact de l’écologie et de l’évolution dans un tel programme de lutte et les quelques résultats publiés à cet égard laissent sceptique (5,6,10).
La nécessité d’adopter une approche responsable et démocratique
Autre point qui soulève un problème: le développement de cette nouvelle technologie semble malheureusement suivre la même voie que celle empruntée par un modèle datant du XIXe siècle et décrit en ces termes par Tom Wakeford dans un document de l’Intermediate Technology Development Group (ITDG) (11):
«Le développement, pour la plupart des nouvelles technologies, emploie un modèle inchangé depuis le XIXe siècle d'abord, optimiser la technologie puis vérifier l'acceptation par les utilisateurs, et finalement examiner tous les règlements régissant son utilisation. Étant donné les investissements faits dans les premiers stades, il devient difficile de re-développer une technologie même lorsque des effets sociaux potentiellement nocifs ont été identifiés plus tard. Par conséquent, une fois confrontés à l'opposition à une nouvelle technologie, les décideurs sont dans l'obligation de la défendre, une réponse gestionnaire technocratique dans laquelle des incidences potentielles sur la société ou l'environnement identifiées en dehors du processus étroit de conception sont considérées comme des problèmes d'acceptation par les utilisateurs.»
Les aspects légaux et éthiques liés à l’utilisation des moustiques transgéniques pour combattre le paludisme n’ont reçu que peu d’attention jusqu’à aujourd’hui. En outre, la société civile, les communautés concernées dans les pays touchés par l’endémie, les associations travaillant dans le domaine du développement et de la santé publique et les ONG n’ont pas été consultées, alors même qu’il paraît fondamental de les impliquer dans ce processus. Il est clair à présent que le développement d’infrastructures et de technologies relatives aux moustiques transgéniques doit impliquer les acteurs africains (12). Mais, il faut également que ce développement s’effectue de manière à assurer la présence de structures démocratiques permettant des choix d’orientation des sciences et des technologies qui soient éclairés et critiques (13).
Quant aux décideurs, ils devraient se laisser guider par le principe de précaution qui, en substance, préconise de s’abstenir d’utiliser une technologie lorsque les risques en jeu n’ont pas été évalués de manière rigoureuse et qu’ils pourraient dépasser les bénéfices escomptés. C’est en effet ce principe qui devrait prévaloir lorsqu’on envisage d’introduire des moustiques transgéniques dans un milieu naturel à des fins sanitaires.
Agir aussi et surtout au niveau socio-économique et avec les moyens de lutte actuels
Enfin, il est bon de rappeler que des moyens efficaces pour combattre le paludisme existent déjà (médicaments, moustiquaires imprégnées, …), mais que pour les populations concernées, c'est bien souvent leur accès qui fait défaut. C’est là le triste corollaire d'un délabrement économique largement causé par les politiques ultralibérales du FMI (2,14). En effet, comment ne pas relier ce point à l’étude dirigée par Paul Reiter sur les cas de dengue (une infection virale transmise par les moustiques et potentiellement mortelle) de part et d’autre de la frontière qui sépare le Mexique du Texas (15). Entre 1980 et 1999, au Texas, le nombre de cas de dengue acquis a été de 64 alors qu’il était de 62514 dans les trois états adjacents du Mexique (Coahuila, Nuevo León et Tamaulipas). Un tel contraste n’est pas imputable au réchauffement climatique, mais bien à des différences dans les conditions socio-économiques entre les états de ces deux pays. C’est davantage sur les leviers économiques qu’il faut ici jouer, en investissant dans des programmes sociaux plutôt que dans la recherche de pointe, si l’on veut véritablement se placer dans l’optique d’une amélioration de la santé publique.
Par ailleurs, nombreux ont été les faux espoirs donnés en matière de lutte antipaludique au cours des dernières décennies. Il est aujourd’hui urgent d’améliorer ou de faciliter le recours et l’utilisation des moyens de lutte actuels: l’amélioration de l’habitat, la distribution gratuite et l’utilisation des moustiquaires imprégnées, l’accès à des soins de qualité, le diagnostic précoce et le traitement adéquat par les dérivés d’artémisinine (substance naturelle contenue dans une nouvelle génération de médicaments contre le paludisme).
Sans aucun doute, toute recherche concernant les divers aspects du paludisme amènera des découvertes imprévues bénéfiques, mais il faut garder à l’esprit que les arbitrages financiers favorisant les recherches sur les moustiques génétiquement modifiés pourraient s’effectuer au détriment d’un financement et d’une utilisation efficace des moyens actuels de lutte antipaludique. En parallèle à ce risque, on peut craindre que la science ne perde sa liberté si elle est contrainte d’être porteuse d’applications concrètes, à l’instar de ce qui se produit lorsqu’elle est soumise à des considérations géopolitiques ou à des intérêts financiers. Or, réduite à un moyen de la technique, elle ne serait plus qu’une technoscience, comme le déclarait Jacques Ellul dans sa critique de la société technicienne (16).
Qu’on s’interroge sur le devenir de la science ou qu’on s’investisse dans l’amélioration de la santé publique des pays en voie de développement, il faut toujours accueillir avec modestie et la plus grande précaution les résultats de la recherche scientifique et leurs possibles effets pour l’humanité.
En attendant, la situation du paludisme ne s’améliore pas et, sans vouloir être cynique, les fonds versés pour la recherche sur les moustiques transgéniques comme sur les OGM agricoles (17) restent une manne providentielle pour de nombreux laboratoires de recherche.
*Christophe Boëte est chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD, Montpellier, France). Il est titulaire d’un doctorat en écologie obtenu à l’Université Pierre et Marie Curie de Paris et a réalisé un post-doctorat à l’Université de Wageningen (Pays-Bas) et au sein du Joint Malaria Programme à Moshi,Tanzanie. Ses activités principales se concentrent notamment sur l’écologie évolutive, avec un intérêt particulier pour les vecteurs et les parasites du paludisme et l’épidémiologie de cette maladie. Il s’intéresse également aux enjeux éthiques de la santé publique et aux liens qui unissent la société, la science et les nouvelles technologies. Ces intérêts l’ont notamment conduit à développer un projet destiné à étudier l’impact de la médecine traditionnelle dans la lutte contre le paludisme et à s’interroger sur les risques et les enjeux de l’utilisation de moustiques transgéniques pour combattre la transmission de cette maladie. C. Boëte est également l’éditeur d’un ouvrage récent consacré aux moustiques transgéniques: «Malaria control with genetically modified mosquitoes». Georgetown, Texas: Eurekah/Landes Biosciences, 2006. Pour plus de renseignements, voir la page personnelle de l’auteur, en ligne: http://cboete.free.fr/ (Consultée le 15 mai 2007).
Références
(1) Gaillard R. «Au Mali, les producteurs de coton disent ‘non’». Le Monde Diplomatique Avril 2006, pp. 20-21.
En ligne: http://www.monde-diplomatique.fr/2006/04/GAILLARD/13342 (Consulté le 23 mai 2007).
(2) Castro J, Millet D. «Structural adjustment programs and malaria: any link?». In: Boëte C. (ed.). Malaria control with genetically modified mosquitoes. Georgetown, TX: Eurekah/Landes Biosciences, 2006.
(3) World Health Organization. Prospects for malaria control by genetic manipulation of its vectors. (TDR/ BCV/MAL-ENT/91.3). Geneva: World Health Organization, 1991).
(4) Marrelli MT, Li C, Rasgon JL, Jacobs-Lorena M. «Transgenic malaria-resistant mosquitoes have a fitness advantage when feeding on Plasmodium-infected blood». PNAS 2007; 104(13): 5580-5583.
(5) Boëte C, Koella JC. «A theoretical approach to predicting the success of genetic manipulation of malaria mosquitoes in malaria control». Malar J 2002; 1:3.
(6) Boëte C, Koella JC. «Evolutionary ideas about genetically manipulated mosquitoes and malaria control». Trends Parasitol 2003; 19(1): 32-38.
(7) Hahn MW, Nuzhdin SV. «The fixation of malaria refractoriness in mosquitoes». Curr Biol 2004; 14(7): R264-R265.
(8) Ferguson H, Gandon S, Mackinnon M, Read A. «Malaria parasite virulence in mosquitoes». In C. Boëte (ed.). Malaria control with genetically modified mosquitoes. Georgetown, TX: Eurekah/Landes Biosciences, 2006.
(9) Boëte C, Paul RE. «Can mosquitoes help to unravel the community structure of Plasmodium species?» Trends Parasitol, 2006; 22(1): 21-25.
(10) Boëte C. «Malaria-refractoriness in mosquito: just a matter of harbouring genes?» In: Boëte C. (ed.). Malaria control with genetically modified mosquitoes. Georgetown, TX: Eurekah/Landes Biosciences, 2006.
(11) Wakeford T. Democratising technology Reclaiming science for sustainable development. ITDG, November 2004.
En ligne: http://practicalaction.org/?id=publicgood_paper (Consulté le 23 mai 2007).
(12) Mshinda H, Killeen G, Mukabana W, Mathenge E, Mboera L, Knols B. «Development of genetically modified mosquitoes in Africa». Lancet Infect Dis 2004; 4(5): 264-265.
(13) Boëte C. «Des moustiques transgéniques peuvent-ils vaincre le paludisme?» Le Monde Diplomatique Juillet 2006, pp. 20-21.
En ligne: http://www.monde-diplomatique.fr/2006/07/BOETE/13615 (Consulté le 23 mai 2007).
(14) Olivier de Sardan JP. «Dramatique déliquescence des États en Afrique». Le Monde Diplomatique Février 2000, pp. 12-13.
En ligne: http://www.monde-diplomatique.fr/2000/02/DE_SARDAN/13183 (Consulté le 23 mai 2007).
(15) Reiter P, Lathrop S, Bunning M, Biggerstaff B, Singer D, Tiwari T, Baber L, Amador M, Thirion J, Hayes J, Seca C, Mendez J, Ramirez B, Robinson J, Rawlings J, Vorndam V, Waterman S, Gubler D, Clark G, Hayes E. «Texas lifestyle limits transmission of dengue virus». Emerg Infect Dis 2003; 9(1): 86-89.
En ligne: http://www.cdc.gov/ncidod/EID/vol9no1/02-0220.htm (Consulté le 23 mai 2007).
(16) Ellul J. La technique ou l'enjeu du siècle. Paris: Armand Colin, 1954.
(17) Gorman P. «Scientist says GE crops don’t live up to promise». Stuff.co.nz. Avril 2007.
En ligne: http://www.stuff.co.nz/stuff/southlandtimes/4027411a11.html (Consulté le 22 mai 2007).
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