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No 18 -
juillet-août, 2004

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Des articles un peu plus étoffés, présentant des synthèses ou des analyses. Une certaine manière de «centrer l'image» sur l'impact éthico-social.

Bioluddismes Imprimer
Nombreux sont ceux qui tentent de résister à la technologie génétique. Parmi eux figurent les bioluddistes, héritiers du luddisme du 19e siècle, qui prônent le recours à la violence, par exemple en détruisant les champs OGM. Cependant, à y regarder de près il s’agit en réalité de trois courants idéologiquement incompatibles.

Klaus-Gerd Giesen*

«Quand la nature est mise en péril il faut outrepasser la loi.» C’est en ces termes qu’un manifestant justifia sa participation à la destruction d’un champ de maïs génétiquement modifié à Menville, en Haute-Garonne, le dimanche 25 juillet 2004 (1). Le recours à la violence pour exprimer sa résistance aux organismes génétiquement modifiés (OGM) n’est nullement un fait nouveau. En France, des sabotages de champs et de serres d’expérimentation ont eu lieu en 1998 à Nérac, en 1999 au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), en 2001 à Avelin dans le département du Nord, en août 2003 à Clémensat dans le Puy de Dôme, puis en juillet 2004 à Verdun-sur-Garonne (Tarn et Garonne), pour ne citer que les actions les plus spectaculaires.

Bien qu’environ 75% de la population française, selon des sondages concordants, se déclarent hostiles aux OGM, du moins dans leur assiette, les campagnes de destruction ne mobilisent à chaque fois qu’une avant-garde de 300 à 400 personnes. Un tel décalage peut s’expliquer par la dépolitisation croissante de la population française, mais aussi par l’effet dissuasif induit par les lourdes peines pénales prononcées par les tribunaux français pour «destruction grave de bien privé en réunion»: jusqu’à 14 mois de prison ferme pour les deux principales figures de la résistance anti-OGM en France, José Bové et René Riesel. Outrepasser la loi en recourant à la violence n’est décidément pas l’affaire de tout le monde. Pourtant, l’histoire de la résistance à la mutation technologique en fournit de nombreux exemples, telles les mobilisations antinucléaires des années 1970 et 1980 en Europe occidentale.

Le luddisme

En remontant plus loin dans le temps surgit le spectre du luddisme du début du 19e siècle, raison pour laquelle on désigne fréquemment par néoluddistes ou par bioluddistes les mouvements anti-OGM qui n’hésitent pas à recourir à la force. Les luddites étaient des artisans anglais qui, essentiellement en 1811-1812, ont été parmi les premiers à contester violemment l’industrialisation de la société anglaise, en s’opposant à la mécanisation des ateliers de tissage. Leurs destructions et émeutes quasi insurrectionnelles furent dirigées contre les nouvelles machines de travail qui allaient, tôt ou tard, les remplacer et les condamner au chômage et à une vie misérable. Ces années sont celles du sabotage des métiers mécaniques dans le Lancashire, des métiers à tondre dans le Yorkshire et de la résistance à l’effondrement du système coutumier du tricotage sur métier des Midlands. En pleine transition entre deux époques historiques du capitalisme - la manufacture et la grande industrie - les ouvriers se donnaient pour nom collectif celui d’un mythique «Général Ned Ludd» ou «Roi Ludd» pour revendiquer une lutte anti-industrielle commencée sporadiquement quelques années auparavant par les sabotages des passementiers de Hollande, des tisserands allemands ou encore des cigarières espagnoles.

La cible de ces violences était à chaque fois la nouvelle technologie industrielle, imposée par les patrons d’usine et détruisant les communautés artisanales traditionnelles et leurs modes de vie. Dans la mesure où les actions de destruction des cultures transgénétiques en France (ainsi qu’en Belgique et en Grande-Bretagne) s’inscrivent, elles aussi, sur fond de transition entre deux époques historiques - celle du capitalisme industriel et celle du capitalisme postindustriel - et par référence à un mode de vie (rural) se situant dans le passé, on peut effectivement parler aujourd’hui d’un nouveau luddisme, d’un bioluddisme.

Karl Marx a analysé les luddites dans le célèbre chapitre 13 du premier tome du Capital, et qualifié leurs agissements d’«actes violents des plus réactionnaires» (2), bien que concédant que «l’histoire ne présente pas de spectacle plus attristant que celui de la décadence des tisserands anglais qui, après s’être traînée en longueur pendant quarante ans, s’est enfin consommée en 1838. Beaucoup de ces malheureux moururent de faim; beaucoup végétèrent longtemps avec leur famille, n’ayant que 25 centimes par jour» (3). Dénonçant en outre le «dressage précoce» du travailleur requis par la machine industrielle, Marx résume le changement paradigmatique en une seule phrase: «Dans la manufacture et l’artisanat l’ouvrier se sert de l’outil, dans la fabrique il sert la machine» (4).

L’effet d’échelle induit par les nouvelles technologies représentait, selon Marx, un saut qualitatif inégalé que les luddites auraient bien compris. Cependant, au lieu de distinguer scrupuleusement la technique en tant que telle de son usage aliénant provoqué par ceux qui possèdent les moyens de production (5), ils se seraient inutilement attaqués aux forces productives, alors qu’il s’agirait d’en profiter, en socialisant les modes de production, pour mettre la technique au service de l’être humain - d’où le reproche d’actes réactionnaires qui stigmatise la volonté luddiste d’un retour en arrière.

Trois bioluddismes

En même temps, le philosophe allemand rapporte aussi la répression étatique inouïe qui frappa les luddites (huit condamnations à mort dans le Lancashire et treize déportations en Australie, quinze exécutions dans le York), dénoncée entre autres par Lord Byron, et le fait que le luddisme quasi insurrectionnel avait tout de même poussé les pouvoirs publics à adopter quelques réglementations; celles-ci protégèrent quelque peu les tisserands anglais en interdisant momentanément l’introduction de nouveaux métiers, ce qui eut pour effet de retarder la diffusion des technologies industrielles dans ce secteur. Il n’en fut pas de même lors de la révolte des travailleurs agricoles anglais en 1830, qui se réclamaient d’un mythique «Capitaine Swing», et leurs destructions de machines trieuses. Les historiens Eric Hobsbawn et Georges Rudé affirment que ce luddisme-là, parce que moins bien organisé et géographiquement plus dispersé, échoua et fut encore plus durement réprimé: dix-neuf exécutions, 481 déportations en Australie et 644 condamnations à de lourdes peines de prison, pour une révolte technophobe qui détruisit de la propriété privée mais ne causa aucune mort d’homme. L’effet politique de ce mouvement rural s’opposant aux premières mesures de l’industrialisation agricole, inspiré par la nostalgie du passé et visant la défense des droits coutumiers ainsi que la restauration de l’ordre traditionnel, fut quasiment nul. Il s’agissait d’une sorte de «manifeste général du passé contre l’avenir» (6).

Dès lors, les bioluddistes d’aujourd’hui s’inscrivent-ils réellement dans une continuité historique par rapport aux luddites d’antan? La réponse doit être nuancée. Car d’une part les faucheurs de champs transgéniques sont rarement des paysans, et le plus souvent des militants venus des villes. L’objet de leur contestation n’est donc pas toujours leur outil de travail, mais plutôt leur bien de consommation potentiel. Le rapport au processus de production se présente donc de façon tout à fait différente. D’autre part, la conception dominante d’un (seul) bioluddisme nous paraît être trop réductrice. Plutôt convient-il de différencier analytiquement au moins trois courants idéologiques bioluddistes, largement incompatibles sur le plan des idées, mais pouvant à l’occasion concerter leurs actions sur le terrain.

L’écologie profonde

Un premier courant bioluddiste se réfère à la notion d’écologie profonde (deep ecology), expression inventée en 1973 par le Norvégien Arne Naess. Il s’agit de toute évidence d’un mouvement foncièrement antihumaniste - qui s’oppose donc à l’écologisme humaniste et réformiste incarné par exemple par les partis verts en Europe - et, sur le plan philosophique, très influencé par le romantisme allemand du 19e siècle. C’est la recherche du naturel qui ne serait pas encore dénaturé par l’être humain, et, dans la mesure du possible, le retour à la nature «sauvage». Dans cette vision l’être humain ne se trouve plus au centre du monde; au contraire, il n’est plus défini que comme un sous-ensemble de la nature à laquelle les adhérents de l’écologie profonde attribuent une valeur intrinsèque.

Largement inspiré par les écrits d’Aldo Leopold, de Michel Serres et de Hans Jonas et leur vision biocentriste, rompant donc avec l’anthropocentrisme ambiant qui se manifeste dans le terme d’environnement («ce qui entoure l’humain»), le courant de l’écologie profonde étend quasiment à l’infini le concept de sujet, en y incluant l’ensemble de la nature, c’est-à-dire qu’il accorde des droits non seulement aux animaux et aux végétaux, mais aussi aux pierres et aux paysages. Tout être, quelqu’il soit, est considéré comme faisant partie d’un grand organisme vivant: Gaia. En effet, «l’hypothèse Gaia», popularisée en 1979 par le chimiste anglais James Lovelock (7), propose de conceptualiser le monde comme une série d’organismes emboîtés les uns dans les autres, de plus en plus vastes jusqu’aux limites de l’univers. La Terre serait ainsi un organisme-univers, donc elle-même un être vivant, avec ses propres projets et une finalité indifférente aux destins individuels des organismes qui la peuplent. Il n’est donc guère surprenant qu’une certaine spiritualité, issue des métaphysiques orientales telles que l’hindouisme ou le shintoïsme, imprègne, à la manière du New Age, ce courant pourtant essentiellement occidental.

Dans cette vision totale du monde, que d’aucuns qualifient même de totalitaire, l’être humain ne dispose que d’une place très restreinte, la nature jouit de la priorité absolue, ce qui explique par ailleurs pourquoi les adeptes de l’écologie profonde, que l’on retrouve dans de nombreuses organisations écologistes radicales, à l’instar de Earth First!, de la Foundation for Deep Ecology, ou de Greenpeace, restent plutôt sceptiques à l’égard de toute déclaration des droits de l’homme. Pourfendue par Luc Ferry (8), l’écologie profonde définit la technique essentiellement comme l’instrument de domestication et de l’altération de la nature et de la domination de l’être humain sur elle. La mouvance est donc a priori foncièrement technophobe, et vénère Henry Thoreau (1817-1862) non seulement pour son mode de vie proche de la nature - il se retira pendant deux ans dans une cabane en bois, près d’un lac, se nourrissant de baies sauvages, expérience qu’il rapporte dans son écrit Walden (1854) - mais aussi pour son approche de la désobéissance civile.

Car c’est à ce point précis qu’intervient le bioluddisme de l’écologie profonde: le génie génétique étant perçu comme une menace suprême pour la nature, car modifiant en profondeur sa structure même, les théoriciens de l’écologie profonde légitiment la résistance civile violente. À l’instar de Kirkpatrick Sale, ils encouragent les sabotages des champs OGM, des serres d’expérimentation et peut-être aussi des laboratoires (9). Selon lui, la transformation génétique de l’agriculture, stade suprême de la perversité productiviste, n’est pas seulement moralement et spirituellement mauvaise; elle l’est aussi parce qu’elle «détruit le passé» (10). Nous y trouvons ainsi l’idéologie conservatrice d’un âge mythique qu’il convient de préserver à tout prix, y compris par le recours à la violence. C’est la raison pour laquelle Sale se place sur une ligne directe avec les luddites du 19e siècle, ne serait-ce que par le titre très évocateur de son ouvrage Rebels against the Future: The Luddites and Their War Against Industrial Revolution: Lessons for the Computer Age (11). Les organisations écologistes radicales - en particulier Earth First! - le suivent sur ce point.

L’altermondialisme

Tout à fait différemment se présente la position bioluddiste de l’altermondialisme. C’est notamment le cas du très médiatique José Bové et de son organisation, la Confédération paysanne, ainsi que du réseau transnational ATTAC (30,000 membres en France, 10,000 en Allemagne), de l’Observatoire de la mondialisation, de la LCR, de la mouvance autour du mensuel Le Monde diplomatique, et de certaines fractions des Verts, du Parti communiste, du Parti socialiste, des PDS et SPD allemands, et des syndicats IG Metall (Allemagne), CUT (Brésil), CGT, SUD et Force ouvrière. Véritable nébuleuse de pas moins de 1,500 organisations et groupuscules, sans projet idéologique précis, sinon une vague opposition commune à la mondialisation, et profondément divisé à la fois sur les finalités de l’action politique et sur les moyens à employer, le mouvement naît en 1994 avec la révolte zapatiste au Chiapas mexicain et ses relents médiatisés en Europe où elle provoque le renouement avec la tradition de l’internationalisme socialiste. Épousant la critique de la dérégulation néolibérale, incarnée principalement par l’Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale au profit des firmes multinationales, le mouvement altermondialiste connaît une très rapide et importante mobilisation partisane, que ce soit lors de gigantesques «contre-sommets» à Seattle et à Gênes (200,000 manifestants), ou lors des Forums sociaux mondiaux (Porto Alegre, Saint-Denis, Bombay).

Contrairement à l’écologie profonde, l’altermondialisme représente au fond un mouvement politique modéré et réformiste. D’abord taxé de mouvement antimondialiste, ses nombreux théoriciens ont pu converger vers l’idéal d’une autre mondialisation, plus humaine, où le politique primerait sur l’économique, qui réduirait les abus du tout-marché, de par la démocratisation des institutions étatiques et intergouvernementales existantes. Animés par une phobie des marché financiers, du démantèlement des services publics, du fonctionnement peu démocratique du FMI et de la Banque mondiale, et de la destruction de l’environnement au profit de quelques firmes multinationales, les altermondialistes misent sur le renforcement des fonctions régaliennes de l’État et en particulier sur une redistribution des richesses (par de taxes et impôts nouveaux: taxe Tobin sur les flux financiers, écotaxes, etc.), tant en faveur de l’environnement que du Tiers Monde.

La référence à une autre mondialisation implique que les altermondialistes ne refusent pas la technique moderne. Bien au contraire, les gains de productivité qui permettraient de réduire la pauvreté, notamment celle des pays du Sud, sont les bienvenus, à condition qu’ils soutiennent un développement durable. En matière de nouvelles technologies il s’agit de permettre un contrôle démocratique par les citoyens concernés, pleinement informés des risques et participant aux décisions d’un État rendu plus fort. D’où le terme de citoyennisme qui semble toutefois faire l’impasse sur l’incommensurable complexité des choix technologiques dans la société postindustrielle, notamment en matière de génie génétique, ce qui favorise le recours presque permanent à l’expertise scientifique au détriment de la délibération politique.

Il s’ensuit que les altermondialistes se contentent le plus souvent de revendiquer l’application du principe de précaution, ainsi que l’étiquetage et la traçabilité des produits de consommation issus des OGM, afin que le citoyen-consommateur responsable et informé puisse effectuer son choix individuel. Si certaines fractions recourent néanmoins à la destruction bioluddiste de plants transgénétiques c’est en partie en raison de leur valeur de symbole: ceux qu’un site internet averti nomme les «démonteurs» altermondialistes (12) s’en prennent, plus qu’à la technologie en tant que telle, davantage aux cinq firmes multinationales qui contrôlent le marché des OGM (Monsato, DuPont-Pioneer, Syngenta, Dow, Bayer), notamment par le biais des brevets déposés, et qui représentent pour eux une mondialisation des géants économiques écrasant le monde traditionnel des petits paysans. ATTAC France l’explicite ainsi: «ATTAC France refuse que les OGM soient un moyen de contrainte économique pour mettre à genoux les paysans. Les OGM, par ce qu’ils représentent et par la manière dont ils nous sont imposés, sont la fin de l’agriculture biologique, de l’agriculture paysanne, de la notion de terroir, de l’indépendance semencière des paysans et des particuliers, mais aussi la fin de notre liberté dans le choix de notre alimentation...» (13). Et de ce fait, ATTAC figure parmi les mouvements altermondialistes qui soutiennent ouvertement les bioluddistes tels que José Bové et Noël Mamère, et justifient le recours à la violence contre la propriété d’autrui. Nous sommes cependant loin de la technophobie de l’écologie profonde.

L’anarcho-syndicalisme

Le troisième courant bioluddiste est représenté par l’anarcho-syndicalisme. Si José Bové est, en France, le «faucheur» altermondialiste de loin le plus médiatisé, René Riesel reste la figure emblématique du bioluddisme anarchiste. Bien qu’ils aient occasionnellement scellé des alliances dans l’action, leurs visions des biotechnologies divergent radicalement. Riesel et son organisation, la Confédération Nationale du Travail (CNT), estiment que la «Gauche citoyenniste» (altermondialiste) ne propose en réalité qu’une pseudo-contestation, ne fait que perpétuer, sur le mode réformiste, l’emprise du système technicien sur la vie quotidienne du peuple.

La CNT écrit: «Faire l’apologie du citoyennisme, c’est déjà refuser de voir les limites de la démocratie représentative, de voir le formatage de l’individu moderne, la maîtrise de son information par les médias...» (14). Ce qui doit être mis en cause et farouchement combattu c’est le système lui-même qui produit des technologies potentiellement dangereuses et aliénantes, à l’instar des OGM. Le système se nourrit d’abord du capitalisme dont Marx et Engels avaient esquissé une première critique pertinente. À la différence d’eux toutefois, les anarchistes, suivant en cela Proudhon et Bakounine, estiment que l’État est lui-même un instrument de la domination capitaliste et ne pourra jamais être «reprogrammé» pour servir les intérêts du peuple. La lutte anarchiste vise donc les manifestations les plus visibles à la fois du capitalisme et de l’État: «Pour nous, déclare la CNT, il est plus que jamais aberrant de présenter l’État comme pouvant être le reflet d’une politique, une providence ou un régulateur alors qu’il est, de plus en plus, l’architecte, le maître d’œuvre, le gérant de ce système industriel et chaotique... C’est pourquoi le citoyennisme, qui soutient l’État, ne peut que saboter toute opposition réelle au système. Demander plus d’État ou plus d’investissement des individus pour le renforcement de l’État, comme le font les apôtres du citoyennisme, revient à demander le renforcement du système capitaliste industriel lui-même» (15).

La lutte anti-système passe d’autant plus par les champs de plantes transgéniques que «ce genre de technologie n’est que l’aboutissement scientifique d’une idéologie, d’un système totalitaire, obsédé, aliéné, même par le pouvoir, le productivisme, les rapports de domination, les rapports marchands... Les technologies en général, qu’il s’agisse du nucléaire comme de la Biotech, induisent une technicité, une spécialisation du travail, une obéissance et une hiérarchie poussée contraire à notre conception de l’autogestion» (16). En d’autres termes, le génie génétique revêt, là aussi, une valeur de symbole, parce que sa complexité même s’oppose au principe de l’autogestion locale si cher aux anarchistes. Une certaine nostalgie du passé apparaît, une réminiscence de «l’histoire à petite échelle des formes d’organisation sociale et communale» à laquelle se réfère le groupe anarchiste Los Amigos de Ludd (17).

Par conséquent, toute biotechnologie doit être combattue par tous les moyens à disposition, y compris par la violence dont René Riesel a fréquemment usé en arrachant des plants transgéniques, voies de fait pour lesquelles il a été condamné à plusieurs reprises par les tribunaux français. Riesel n’hésite d’ailleurs pas à préconiser aussi la violence contre des personnes, du moins à en juger par l’hommage appuyé qu’il a rendu, lors de la publication de ses «aveux» concernant la destruction du riz transgénique expérimental du CIRAD en 1999, à Theodore Kaczynski, alias Unabomber, qui est selon lui «un fou de lucidité, enterré vivant dans une prison high tech des États-Unis d’Amérique» (18). Avant d’être arrêté, Kaszynski avait tué de 1978 à 1995, au moyen de colis piégés, trois personnes travaillant dans la haute technologie et en avait blessé vingt-trois autres...

Le bel avenir du bioluddisme

Le point commun aux trois principaux courants bioluddistes réside dans la volonté d’un retour en arrière vers un âge mythique où il n’existait pas de grande industrie, mais des modes de vie traditionnels, supposés plus fraternels et moins compétitifs. Dans la mesure où les nouvelles technologies transforment le monde à un rythme effréné et détruisent, dans les pays les plus avancés, de nombreux emplois dans les secteurs qui migrent vers la périphérie du système mondial (environ 43 millions de pertes d’emplois aux seuls États-Unis depuis 1979, parce que les nouvelles technologies ont rendu inutile une certaine activité ou ont permis à l’entreprise de la délocaliser), la résistance généralisée aux nouvelles technologies pourrait encore gagner du terrain. La levée du moratoire sur l’importation du maïs transgénique BT11 par l’Union européenne, et l’autorisation, par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, de huit nouveaux essais OGM à l’air libre, vont fournir l’occasion de l’exprimer sur le mode bioluddiste. Le gouvernement français ne s’y est pas trompé, lorsqu’il a, en quelque sorte préventivement, planifié la riposte: le 4 juin 2004 le Garde des sceaux Perben a adressé aux procureurs généraux et aux procureurs de la République une circulaire exigeant «une réponse judiciaire exemplaire» contre les «opérations organisées visant la destruction de plants ou récoltes» (19).

Comme jadis, du temps du mythique Général Ludd et du passage au capitalisme industriel, la répression étatique se veut de nos jours à nouveau exemplaire et démesurée, un signe infaillible que les organismes génétiquement modifiés représentent un maillon crucial dans la chaîne de transition du capitalisme industriel vers un capitalisme postindustriel.

*Université d’Auvergne / Universität Leipzig.

Références

(1) Kempf H. «Les faucheurs volontaires ont détruit une parcelle de maïs génétiquement modifié». Le Monde 27 juillet 2004.

(2) Marx K. Das Kapital [1867], tome 1. Köln: Parkland Verlag, 2000, p. 408.

(3) Ibid., p. 410.

(4) Ibid., p. 403.

(5) Ibid., p. 408. Voir aussi à cet égard: Feenberg A. Critical Theory of Technology. Oxford: Oxford University Press, 1991, p. 31. Pour une analyse détaillée de l’approche marxienne de la technologie: Berger R. Politik und Technik. Opladen: Westdeutscher Verlag, 1991, chapitre 1.4.

(6) Hobsbawn E, Rudé G. Captain Swing. London: Weidenfells and Nicholson, 1969, p. 16.

(7) Lovelock J. Gaia: A New Look at Life on Earth. Oxford: Oxford University Press, 1979.

(8) Ferry L. Le Nouvel Ordre écologique. Paris: Grasset, 1992.

(9) Sale K. «Résistances américaines aux nouvelles technologies». Le Monde diplomatique février 1997: 27.

(10) Sale K. «Setting Limits on Technology». The Nation June 5, 1995: 785-788.

(11) Sale K. Rebels against the Future: The Luddites and Their War Against Industrial Revolution: Lessons for the Computer Age. Reading: Addison-Wesley, 1995.

(12) www.altermondialisme.net

(13) ATTAC France. Communiqué de soutien au 10 d’Avelin. Paris, 12 février 2004: http://france.attac.org/i2438.

(14) Confédération Nationale du Travail. Chronique anti-industrielle, 17 mai 2003: http://cnt-ait.info/article.php3?id_article=696

(15) Ibid.

(16) Confédération Nationale du Travail. Pourquoi nous devons combattre l’ingénierie génétique et son monde. Texte réalisé à l’attention des sections pour le Congrès de l’AIT de décembre 2000 à Grenade, 4 septembre 2001: http://cntait89.free.fr/societe/genetique.htm

(17) Los Amigos de Ludd. «Critique de l’heureux nouveau monde qui s’avance». L’En Dehors juillet 2002: http://endehors.org/news/4973.shtml

(18) Riesel R. Aveux complets des véritables mobiles du crime commis au CIRAD le 5 juin 1999: http://cntait89.free.fr/societe/aveux.htm (site de la CNT).

(19) Albertini A, Barroux R. «Les faucheurs d’OGM revendiquent leur culpabilité citoyenne». Le Monde 7 août 2004.

 
 

 

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