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No 7 -
octobre, 2002


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Des articles un peu plus étoffés, présentant des synthèses ou des analyses. Une certaine manière de «centrer l'image» sur l'impact éthico-social.

Une question d’eugénisme en Allemagne Imprimer
Le philosophe allemand Peter Sloterdijk prône la sélection génétique pour améliorer l’espèce humaine. Une position vivement critiquée par le philosophe Jürgen Habermas qui l’associe à tort au nazisme. Retour sur une controverse mal engagée.

Klaus-Gerd Giesen*

Il y a trois ans éclata en Allemagne une querelle entre deux intellectuels qui allait par la suite profondément marquer la structure du débat autour de la génétique. Déclenchée en juillet 1999 par une conférence du philosophe et essayiste Peter Sloterdijk, lors d'un colloque israélo-germanique au château d'Elmau, elle allait rapidement prendre de l'ampleur en raison de l'intervention de l'un des philosophes allemands les plus connus à travers le monde: Jürgen Habermas. On peut sans doute parler de césure, car «l'affaire» a pour la première fois projeté la génétique sur le devant de la scène médiatique. En effet, plusieurs centaines d'articles et d'interviews ont été recensés dans la presse allemande (et européenne), d'innombrables émissions de radio et plusieurs émissions spéciales de la télévision nationale ont été diffusées, parfois dans l'urgence, des groupes de discussion se sont spontanément constitués sur internet, et en l'espace de quinze jours le texte de la conférence (Règles pour le parc humain) a été téléchargé 60000 fois, ce qui est énorme pour un écrit philosophique. Pendant plusieurs mois, l'opinion publique allemande vécut au rythme de l'affrontement entre deux styles intellectuels et conceptions opposés. La fièvre retomba brusquement à la fin de l'année 1999.

Dans sa conférence, qu'il avait par ailleurs déjà prononcée deux ans auparavant à Bâle sans qu'elle ne fasse scandale, Sloterdijk déploya, comme à l'accoutumée, une pensée profondément antihumaniste, se réclamant à la fois de Heidegger, de Jünger et de Nietzsche, une pensée tout en métaphores et en provocations, dont les plus effrénées allaient susciter l'ire de ses détracteurs: lors du débat qui s'ensuivit, l'on cita surtout le «passage du fatalisme des naissances à la naissance optionnelle et à la sélection prénatale»; «la mission [du] surhumaniste [...] de planifier des qualités pour une élite qu'il faudrait spécialement élever au nom de la globalité»; «une planification explicite des caractéristiques [de l'espèce humaine]», ainsi que «la thèse selon laquelle les hommes sont des animaux dont les uns élèvent leurs pareils tandis que les autres sont élevés» (1).

Une pensée élitiste

Ramener l'approche de Sloterdijk à ces quelques expressions s'avère aussi réducteur que révélateur de l'esprit dans lequel s'est déroulée la controverse. Sa position politique sur la génétique -nous n'entrerons guère ici dans ses développements philosophiques (2)- peut être qualifiée d'eugénisme individuel, élitiste et ultralibéral. On peut la résumer comme suit: chaque génération engendrera un petit nombre d'individus particulièrement aptes et doués (les «surhumanistes») qui, au delà de la morale grégaire et de ses lois, saura procéder aux expérimentations et sélections génétiques requises pour optimiser le matériau de base des descendants. Cela aura pour conséquence l'amélioration progressive, sur d'innombrables générations, de la qualité génétique de toute l'espèce humaine. À long terme, on parviendrait ainsi aux surhommes nietzschéens. Comme il l'avait déjà esquissé en 1993 dans son ouvrage
Dans le même bateau: Essai sur l'hyperpolitique, Sloterdijk rejette l'idée naturaliste du hasard biologique lors de la procréation, et plaide ouvertement pour une «planification éclairée», limitée tout au plus par quelques «codes anthropotechniques» formulés par des «philosophes-rois» et adoptés consensuellement par les masses. Toutefois, une telle planification s'appliquerait toujours aux individus, jamais à des groupes déterminés ou à la population entière (3). Fidèle au darwinisme le plus pur, notre penseur, dont la monumentale étude Critique de la raison cynique représente par ailleurs le livre philosophique le plus vendu en Allemagne depuis 1945, estime qu'à longue échéance, le meilleur matériau génétique s'imposera inévitablement.

On remarque aisément que sur le plan sociopolitique, il s'agit d'un eugénisme non seulement ultralibéral mais aussi élitiste: les individus génétiquement les mieux sélectionnés, voire programmés, par leurs «créateurs» surpasseront les autres et triompheront. Selon Sloterdijk, par la lente diffusion de son patrimoine héréditaire, la nouvelle élite, toujours instable en raison de la compétition génétique permanente, élèvera les masses vers des sommets jusqu'alors inconnus de l'humanité -à condition bien sûr qu'aucun frein, c'est-à-dire aucun «code anthropotechnique» (loi bioéthique), n’entrave la «créativité» (sélection et programmation) des concepteurs. De ce fait, l'humanisme, que notre auteur assimile à une idéologie produisant essentiellement des interdits et des tabous, serait forcément déjà dépassé.

Un débat mal engagé

La position radicale de Peter Sloterdijk fut d'emblée mal interprétée par son principal concurrent et antagoniste sur la scène philosophique allemande. Les 13 et 14 août, Jürgen Habermas, agissant à couvert, mobilisa par télécopie une poignée d'amis, de disciples et de journalistes. Il y stigmatisa le «jargon NS (national-socialiste)» de Sloterdijk, son «anthropologie des années 1940» et «le noyau fasciste d'un appel social-darwiniste en faveur de l'élevage». Une partie de la presse allemande reprit début septembre l'essentiel de l'argumentation habermassienne, mais sans en nommer l'inspirateur. Le «scandale» éclata et ne cessa d'enfler (4).

Habermas est sans doute un instigateur routinier des querelles d'intellectuels, comme le prouvent ses débats avec les «jeunes conservateurs» des années 1960, avec Foucault au début des années 1980, avec l'historien Ernst Nolte en 1986, avec l'écrivain Botho Strauß en 1993, à propos du livre de Daniel Goldhagen en 1996, et avec l'écrivain Martin Walser en 1998. Se présentant comme l'héritier de l'École de Francfort, dont les plus illustres penseurs s'appelaient Adorno, Horkheimer et Marcuse, il s'est ainsi patiemment construit le rôle de la bonne conscience de l'Allemagne, veillant sur ses vieux démons fascistes. Mais dans le cas qui nous occupe ici, il y laissa des plumes, car son intervention en catimini, et donc son instrumentalisation du moins indirecte de certains médias, fut rendue publique et il dut l'avouer à demi-mots le 16 septembre 1999 dans l'hebdomadaire
Die Zeit, ce qui mit passablement à mal son statut de théoricien de la fameuse «situation discursive idéale». D'autre part, Habermas commit l'erreur d’introduire d'emblée dans le débat le soupçon de fascisme, voire de néo-nazisme. Or, Sloterdijk ne prône nullement un eugénisme totalitaire d'État, qui s'appliquerait forcément à des groupes de population et planifierait la reproduction de la population dans son ensemble. Comme nous venons de le mettre en exergue, il préconise au contraire un eugénisme individuel et ultralibéral.

Le nouveau scandale médiatique fut donc doublement biaisé. L'agent provocateur Peter Sloterdijk, qui était déjà avant l'affaire l'intellectuel de loin le plus médiatisé de l'Allemagne, eut beau jeu de se plaindre dans
Le Monde auprès du public français de la «Nuit de Walpurgis hypermorale» qui lui est intentée en Allemagne, de «cette psychose massive» dans «ce pays [qui] est toujours un biotope de la méfiance, le paradis des alarmistes» (5). En d'autres termes, il s'érigea en victime d'une cabale lancée contre lui et annonça en même temps, un peu rapidement sans doute, la mort de l'École de Francfort, en raison des défaillances morales de son dernier représentant.

La suite du débat se résume en une violente et stérile guerre des tranchées, essentiellement autour de la question à savoir si Sloterdijk souhaite utiliser les biotechnologies à des fins totalitaires ou non, s'il est néofasciste ou non. Or, Sloterdijk s'est clairement et publiquement prononcé en faveur du régime politique de la démocratie libérale (6). L'État est pour lui un monstre froid, l'institutionnalisation de la morale grégaire. En bon nietzschéen, il plaide sur le plan politique pour un maximum de libertés individuelles qui seules seraient à même de favoriser l'éclosion «naturelle» d'une élite. Un eugénisme totalitaire lui est d'autant plus étranger que son éthique porte de toute façon moins sur les actions à mener que sur les limites qu'il convient justement de ne pas imposer à l'action (éthique de l'omission). Accuser Sloterdijk de pensée fasciste ne fait donc aucun sens.

Une occasion manquée pour l'Allemagne

Dans un pays aussi lourdement marqué par son passé totalitaire et eugéniste, il était peut-être inévitable que la polémique ait dérapé vers la mise en garde tumultueuse, et parfois franchement hystérique, contre le spectre du retour de l'eugénisme totalitaire prônant une planification et une sélection génétiques centralisées de la population. Cependant, contre une telle velléité, il existe un antidote facile à administrer: l'État de droit fondé sur les droits de l'homme individuels. Pour l'instant, l'Allemagne ne semble pas prête à y renoncer.

En revanche, il n'est à notre avis pas sûr du tout que ce même régime politique s'avère aussi performant à affronter le vrai danger qui nous guette, à savoir l'eugénisme individuel et ultralibéral. Car celui-ci se réclame précisément d'un certain nombre de valeurs qui sous-tendent la démocratie et les droits de l'homme: l'autonomie de l'individu, la liberté de choix individuelle et la protection de la sphère privée (de procréation) vis-à-vis de l'État. Le fait qu'il en bafoue allègrement d'autres, à l'instar du droit à l'autodétermination de l'individu à naître, de la dignité humaine et de l'égalité des personnes, devrait précisément faire l'objet d'un débat public le plus vaste possible. Il nous semble que l'enjeu politique majeur des prochaines décennies consistera, du moins dans les démocraties occidentales, à stopper la progression de l'eugénisme ultralibéral.

Dans ce sens, la polémique de 1999 autour des
Règles pour le parc humain fut, en Allemagne, une occasion manquée et Jürgen Habermas y porte une responsabilité non négligeable (7). Jusqu'à ce jour, elle alimente les controverses dans l'opinion publique allemande et structure le débat autour des sciences de la vie. Cela étant dit, la querelle a tout de même aussi généré un effet des plus salutaires: la problématique de la génétique est définitivement sortie des cercles d'experts, de philosophes, de théologiens et d'autres initiés. Elle intéresse désormais, et passionne parfois, une fraction notable de la population allemande. C'est la condition préalable à toute véritable démocratisation des choix politiques.

*Klaus-Gerd Giesen est Professeur de sciences politiques à l’université Leipzig, Allemagne.

Références:

(1) Peter Sloterdijk,
Règles pour le parc humain, traduction par Olivier Mannoni, Paris: Mille et une nuits, 2000, pp. 43, 51, 41.

(2) Voir à cet égard: Yves Michaud, Humain,
inhumain, trop humain: réflexions philosophiques sur les biotechnologies, la vie et la conservation de soi à partir de l'œuvre de Peter Sloterdijk, Paris: Climats, 2000.

(3) Entrevue avec Peter Sloterdijk dans le quotidien
Der Tagesspiegel, 19 septembre 1999, p. 27.

(4) Déjà le 24 juillet 1999 le quotidien
Frankfurter Rundschau avait fait mention de débats houleux lors du colloque au château d'Elmau.

(5)
Le Monde, 9 octobre 1999, p. 18.

(6)
Der Tagesspiegel, 19 septembre 1999, p. 27.

(7) Depuis, Habermas a tenté de rectifier le tir en publiant récemment
Die Zukunft der menschlichen Natur, Frankfurt: Suhrkamp, 2001.

 
 

 

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